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Pilote qui jure, ce nouvel interdit abracadabrantesque

Dimanche dernier, à Yas Marina, rien ou presque ne pouvait dépasser le spectacle en piste proposé lors de l’antépénultième manche de la saison 2012 de Formule 1. Presque ? En effet. Après la cérémonie du podium, deux des trois pilotes présents ont laissé échapper un juron. Quelques sourires crispés et sphincters légèrement tendus plus tard, une polémique improbable enflait.

Prélude d’un problème prévisible

Jadis, les pilotes sortaient de leurs montures, montaient sur le podium, écoutaient les hymnes nationaux des vainqueurs, recevaient leur trophée et sabraient le champagne avant d’être happés par les médias à travers la conférence de presse d’après-course. Dans sa grande mansuétude, la Fédération Internationale de l’Automobile, organisme sportif de la Formule 1, s’est engagée à « donner plus » aux spectateurs présents sur les circuits.

Depuis le Grand Prix de Grande-Bretagne en juillet dernier, la cérémonie du podium a connu un changement majeur puisqu’un visage historique du sport vient sur le podium après le champagne pour interroger le trio de tête au drapeau à damiers. A Abou Dabi, c’est David Coulthard, ancien pilote de F1 reconverti en commentateur pour la BBC, qui s’y collait. Manque de chance pour le vainqueur et son intervieweur, eux qui furent coéquipiers de 2002 à 2004 et connus pour leurs frasques alcoolisées, les questions ne venaient pas après le champagne mais après l’eau de rose gazéifiée, pour se conformer aux usages locaux.

Langage fleuri innocent

Influence de l’eau de rose ou décontraction entre vieux collègue ? Peu importe. Le vainqueur de la course disputée aux Emirats, le Finlandais Kimi Räikkönen a ainsi déclaré à David Coulthard en mondovision : “last time you guys was giving me shit because I didn’t smile enough”, soit « la dernière fois vous m’avez fait chier parce que je ne souriais pas assez ». Une déclaration qui n’est certes pas des plus distinguées mais a le mérite de l’honnêteté, sans méchanceté aucune qui plus est.

La situation se complique deux minutes plus tard. L’Allemand Sebastian Vettel, qui a également côtoyé David Coulthard au sein de la famille Red Bull Racing dérape à son tour. Après une course qui l’a vu partir 24ème pour finir 3ème, il dit de sa pénalité post-qualifications qu’elle représentait “obviously a chance to fuck it up”, soit une opportunité pour tout foirer. David Coulthard tente de rattraper le coup en justifiant l’emploi de langues étrangères comme excuse au recours de tels mots.

Las, Vettel, double-champion du monde en titre en lice pour un troisième titre, récidivera en conférence de presse en se rappelant de son incident sous voiture de sécurité en ces mots : “I thought, well, now the front is fucked”. Soit « Je me suis dit, eh ben voilà, maintenant l’aileron est foutu ».

Les curieux pourront voir la scène en temps réel ci-dessous.

L’affaire aurait pu en rester là mais il est rapidement apparu que l’on entendrait longtemps parler de ces deux mots : shit et fuck. Loin des apparats d’élégance et de premium dont la Formule 1 souhaite se parer.

Much ado about nothing

Le nouveau format du podium inclut un hic et il réside en son organisation directe par la FIA et sa retransmission sur le flux mondial de la Formula One Management, réalisatrice des évènements. Ainsi, si tant est qu’un diffuseur national diffuse la cérémonie en direct, son audience sera émettrice des déclarations des pilotes. Quelles qu’elles soient.

Peu vernis par notre diffuseur français qu’est TF1, pressé de promouvoir une de ses merveilleuses séries, les téléspectateurs français ont manqué ce merveilleux grand moment de télévision. Néanmoins, l’incident n’a pas échappé à de nombreux pays à commencer par nos amis d’outre-Manche, témoins du « scandale » de ces terribles mots que sont les deux gros mots précédemment cités.

Dans les instants qui suivirent la retransmission, c’est une véritable hystérie collective mêlée à la colère des ménagères outrées, aux dépressions des écoliers aux oreilles en sang et d’une vague de suicides chez les proctologues qui a mené à un véritable raz-de-marée de plaintes de téléspectateurs. Un nombre astronomique de 22 plaintes a été recensé par la BBC, sur les 4,8 millions de téléspectateurs. Et comme la première vague ne suffisait pas, l’organe public de l’audiovisuel britannique s’est alors attaché à censurer les passages indécents avant de le mettre en ligne sur son iPlayer. Une précaution amenant 30 nouvelles plaintes au standard. Du côté de Yas Marina, certains spectateurs et personnels des médias se seraient également plaints du langage peu châtié des pilotes. Terrible, à n’en pas douter.

Témoin direct du massacre de la langue de Shakespeare, David Coulthard a admis sa gêne, et celle de l’organisateur qu’il avait à l’oreillette, malgré des propos qu’il juge naturels même s’ils méritent excuses. Ce que fera Sebastian Vettel dans la soirée à travers son site internet, s’estimant désolé de l’emploi de son gros mot dans la tension du moment et des offenses possibles.

Répressions à venir

Nonobstant les désolations du jeune éphèbe germanique, la FIA a été sommée par son président, le Français Jean Todt, d’envoyer une missive aux pilotes et aux équipes du Formula 1 Circus, à travers Norman Howell, directeur des communications de la FOM. Une lettre amicale qui aurait été reçue positivement par les équipes, désormais prévenues que les jurons et gros mots prononcés par les pilotes durant les activités médiatiques d’un week-end de Grand Prix n’étaient pas acceptables – Abou Dabi prouvant qu’un rappel était nécessaire, y compris pour la décompression d’après-course, où action, adrénaline, exultation et déception sont à leurs paroxysmes.

Il est alors clair que la FIA base son propos sur la publicité négative que pourrait entraîner deux jurons auprès des sponsors et des médias. Elle érige même boxeurs, rugbymans et footballeurs en exemples d’esquives de langage déplacé. Faut-il ainsi considérer Eric Cantona, et son fameux « sac à merde », face caméra, comme l’archétype de la bienséance ?

Il en va de même pour la facette « amicale » de la lettre lorsqu’un porte-parole déclare que les prochains écarts de langage pourraient mener à des actions disciplinaires. De la belle matière pour gaver l’oie qu’est le code de bonne conduite des pilotes en dehors de la piste. Après l’aléatoire tour de vis sécuritaire sur les circuits, un nouveau tour de vis pourrait entrer dans le chapitre hors-piste.

Les titres du futur ?

Ironiquement, on constatera que les si terribles propos des deux pilotes sont retranscrits tels quels sur le compte-rendu officiel de la FIA, qui était toujours en ligne plus tôt dans la semaine. Et de manière plus sérieuse, nous ne noterons aucun lien de cause à effet entre la recherche effrénée de financements de la FIA (droits d’inscriptions augmentés d’au moins 20%, amendes récurrentes en piste, Super Licence sur le point d’être réformée à la hausse, etc.) et les menaces de sanctions sur des écarts de langage récurrents dans le sport depuis des décennies. Nous ne nous permettrons pas de telles insinuations.

Bienséance ou stratégie ?

L’horreur du langage peu soutenu semble toutefois sans limite. The Guardian révèle en parallèle que les équipes demandent à leurs pilotes d’utiliser des grossièretés lors des conversations radios afin de ne pas livrer d’informations à la concurrence. Ces conversations ne sont généralement pas diffusées sauf si la FOM, le diffuseur, décide qu’un passage est pertinent pour être retransmis avec un léger différé. Et de préférence, entre gens de bonne compagnie, les messages truffés d’insanités ne passent pas à l’antenne, d’où le recours judicieux au langage épicé.

Mettons toutefois un peu d’eau dans notre vin. Certes, la réaction de la FIA peut sembler triviale et disproportionnée. Les offenses auraient pu être beaucoup plus graves que de simples gros mots mais la Formule 1 doit désormais composer, à tout temps, à toute heure, avec son statut de sport corporate et les divers acteurs du sport doivent se conduire en ce sens, d’autant plus que certains pays connaissent une censure assez grande sur ce type de mots, à l’instar des Etats-Unis, hôtes du prochain Grand Prix. D’autres pourront argumenter que la politesse est nécessaire à un tel niveau d’exposition médiatique, la Formule 1 demeurant le troisième évènement sportif mondial, et les pilotes faisant encore office d’exemples pour certaines franges de la jeune population.

Résumer le rôle des pilotes hors-piste à cela, être un bon exemple, serait toutefois réducteur, tout comme il en serait de même pour réduire cela à l’aspect corporate. Sans renier la formidable dimension sport-business de la Formule 1, bien au contraire, celle-ci peut très bien vivre avec quelques mots déplacés. Si l’on convient volontiers que cela ne fait pas de mal de rappeler quelques règles de bienséance, y compris à ceux dont l’anglais n’est pas la première langue et ne mesurent pas forcément l’importance de leurs mots, le sport a-t-il besoin de perdre tout volume ? La consommation de masse est-elle une composante pour rendre le sport digeste à tout point de vue ?

Un avenir à l’hygiénisme exacerbé ?

S’il est nécessaire d’être plus attentif à l’avenir, cela ne devra pas se faire au détriment de toute épaisseur du pilote, la communication outrancière des équipes et de leurs partenaires tendant déjà à rendre les déclarations des plus insipides. Vouloir prétendre à modifier le vocabulaire utilisé par les hommes qui font le sport revient à vouloir prétendre modifier leurs caractères, leurs instincts naturels, tout ce qui semble manquer à la représentation humaine de la discipline aujourd’hui.

Infantilisant déjà les pilotes par la distribution de pénalités à la moindre incartade en piste, ayant œuvré pour la disparition des frictions hors-piste, le sport franchit une nouvelle étape dans la déshumanisation de ses acteurs, tant dans leurs grandeurs que dans leurs faiblesses. Le renouvellement de générations de fans va être délicat dans un tel climat insipide.

Certes, il y a un grand niveau de compétition qui implique des impératifs médiatiques. Certes, il y a de jeunes auditeurs qui peuvent être mal inspirés. Certes, l’argument de la langue non-maternelle n’est pas forcément une excuse. Mais qu’il y a-t-il de répréhensible à dire, par exemple, que l’on a merdé lorsque l’on a fait une erreur ?

Après la lame d’hygiénisme sécuritaire dans les années 1990 où il a été décidé que le sport extrême qu’est la F1 était trop sérieux pour être réellement dangereux, le rasoir législatif de la discipline s’est imposée deux lames supplémentaires lors des deux décennies suivantes. Les années 2000 ont été celles de l’hygiénisme sanitaire, à travers l’assèchement des revenus pour les équipes, la politique trouvant subitement les cigarettiers de mauvaise compagnie et, déjà, de mauvais exemples pour les jeunes générations qui seraient tentées de fumer face à des monoplaces arborant un logo que l’on retrouverait au tabac du coin de rue. Enfin, les années 2010 s’avèrent pour l’heure être celles de l’hygiénisme psychologique avec les actions tant en piste (mouvements interdits, dépassements stéréotypés) qu’hors piste, comme nous l’avons déjà évoqué.

Sous couvert de bon exemple, le sport s’expose à robotiser une fois de plus ses acteurs, que la majorité des téléspectateurs voit déjà casqué pour la très grande majorité des deux heures de diffusion. A s’opposer à des réactions au fond tout à fait humaines, on se risque à profondément toucher la nature complexe des rapports entre tous les acteurs de la F1, ainsi qu’à leur diversité.

Que voulons-nous ?

Dans une époque moderne où la personnalité et le charisme des pilotes sont des plus fades dans l’histoire du sport automobile, voulons-nous vraiment des personnages qui ne sont pas haut en couleurs, qui ne parviennent pas à toucher en masse le public par leurs grandeurs et leurs faiblesses, même les plus mal exprimées ? La sanction du moindre écart, comportement ou simple palabre, ne risque-t-elle pas de définitivement transformer les pilotes actuels en maigres ectoplasmes ?

Ou peut-être voulons-nous tout simplement dire “Shut the fuck off” aux diverses règles qui naissent au moindre pseudo-drame ?

À propos Guillaume Renard

Guillaume surveille le monde des monoplaces comme personne. Toujours à l'affût des dernières nouvelles et des disciplines en vogue, il définit la ligne éditoriale et apporte un regard avisé mais toujours bienveillant sur les formules de promotions.

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