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Weekend of a champion affiche film 2013

Que vaut Weekend of a Champion, avec Jackie Stewart et Roman Polanski ?

En 1972, Weekend of a Champion n’a pu jouir d’une véritable distribution. Tiré de l’oubli, le film présentant Jackie Stewart au sommet de sa gloire, lors du Grand Prix de Monaco 1971, accompagné de Roman Polanski, également au faîte de son art, a connu un scénario similaire en 2013 avec seulement quatre salles en France (plus qu’une début 2014) malgré une nomination au Festival de Cannes.

Le contexte

Liés d’amitié grâce à la Suisse grâce à une fiscalité (déjà) avantageuse, Jackie Stewart et Roman Polanski se sont retrouvés à des essais, le cinéaste étant invité par le pilote. Désirant faire un film sur un ami, et sur un sport qui le passionne et dont il estime le produit télévisuel pauvre, Polanski obtient l’accord du pilote pour réaliser ce projet entre deux succès, Rosemary’s baby et Chinatown.

Estimant le documentaire risqué, le cinéaste va produire et filmer quelques plans, pour mieux laisser Frank Simon œuvrer. Avec succès, le film remporte le prix du meilleur documentaire au festival de Berlin en 1972. Le succès en salle ne suit pas. Appelé pour sauver ou détruire les ébauches, Polanski va les restaurer et moderniser le montage.

Le film

La film débute par Jackie Stewart sortant de son hôtel pour rejoindre le circuit, suivi par sa compagne et une caméra. Les personnages rejoignent l’équipe, à même la ligne droite des stands, sur la piste. Le ton est donné, le dispositif est simple.

Le pilote Tyrrell débute sa préparation, l’un des fils rouges du film avec les conditions météo. Au volant d’une Jeep, l’Ecossais détaille un tour, expliquant chaque freinage, chaque angle, chaque changement de rapport, chaque placement, chaque trottoir à éviter. D’un troublant parallélisme, la séquence suivante est un tour en caméra embarquée, dispositif encore récent, sous la pluie. Projections d’eau, images troubles et buée persistante rythment l’effort. D’affable, le pilote devient silencieux. Le contraste donne un rendu brutal.

En moins d’une heure et demie, rien n’échappe aux caméras. Le week-end suit son cours : réglages, choix des pneus, conditions météo, séances d’essais, qualifications en deux parties, sollicitations médiatiques, commerciales, du public, l’hôtel ou encore la course. Quasiment dénué d’artifice, le documentaire immerge le spectateur dans le sport et la vie de Jackie Stewart.

En slip kangourou ou en combinaison, d’une suite ou de la grille, des bains de foule aux échanges avec les mécaniciens, Stewart dévoile sans retenue craintes, pensées, hésitations ou encore besoin de faire corps avec sa machine, afin qu’elle soit le prolongement parfait de ses membres. Cinquante nuances d’un pilote s’imposant à Monte-Carlo, cerise royale sur le gâteau princier.

Les (nombreux) petits plus

L’objectif se fond dans l’entourage du champion, scannant son implication, sa préparation et sa stratégie tout en confiant ses secrets, vêtu d’un slip kangourou au petit-déjeuner. Talentueux vulgariste, il explique comment négocier au mieux un virage avec une portion de beurre, ou l’équilibre d’une monoplace avec un couteau. Même spectateur des F3 depuis un balcon ou du bord de piste, Stewart analyse ce qu’il voit : freinage, vitesse d’entrée, trajectoires. Chaque détail compte, y compris un levier de vitesses conçu pour éviter les ampoules, qu’il présente à Roman Polanski et Graham Hill. Un effort finalement inutile puisque la bouteille de champagne le brûlera après la course.

Les apparitions de son équipier, François Cevert, apportent un parfum particulier, tout comme celles de Graham Hill. Derrière la décontraction rôdent des tueurs désirant défier leurs propres limites. Comme Stewart, ignorant sa dyslexie, mais souhaitant plus que tout démontrer qu’il pouvait réussir.

Entre deux répliques tranchantes et drôles, l’Ecossais confesse son inquiétude entre risques du métier et amis disparus. La jeune veuve Nina Rindt fait d’ailleurs partie de son entourage. La pluie menace, Jackie Stewart la craint tant pour la dangerosité plus élevée que les performances de sa voiture dans de telles conditions. L’intensité de la course est d’ailleurs légèrement mise en scène pour alourdir crescendo cette épée de Damoclès dépeinte à travers le Rocher acculé par les nuages.

S’ajoute alors la pression. Jackie Stewart avoue mal dormir, se focalisant trop sur cette course de prestige. Il décompresse par l’humour, même en se coupant au rasage pour appeler Polanski, les cinéastes étant avides de sang. Aucun des plats légers proposés par Helen ne lui convient, il enfile donc sa combinaison et s’amuse d’un trou dans sa chaussette dans un enthousiasme jouissif.

Puis vient l’heure de la course. Malgré les sollicitations en tous genres, il garde un œil distrait sur le ciel, au point d’oublier d’enfiler sa seconde paire de sous-vêtements. Perturbé et agacé sur la grille, il redevient humain en se montrant désagréable envers un photographe. Personne n’est à l’abri du stress, même Jackie Stewart, dans cet univers où l’hygiénisme moderne est absent, avec des stands, des spectateurs et des photographes à nu, sans rail de protection. Ou encore des opérations de promotion où le whisky Black & White met en scène son logo via un terrier écossais noir et un West Highland white terrier entre deux hôtesses.

L’épilogue

Quarante ans plus tard, les deux hommes se retrouvent sous l’œil du fils de Jackie, coproducteur, habillés et rasés, dans la même suite de l’Hôtel de Paris. Avec émotion, ils reviennent sur cette période insouciante et pleine de rouflaquettes, les évolutions d’un sport, voire d’un monde, les 57 amis disparus et les accidents récents de Luciano Burti, Robert Kubica et Mark Webber.

Une conversation surréaliste où Stewart confie qu’à une course, le médecin en chef était un gynécologue, d’où une réplique mystique : « Nous étions tous gynéco amateurs à l’époque… » embrayant plus tard sur le célèbre “In the 1970s, motor racing was dangerous, and sex was safe”.

Plus pénible, l’accident fatal de François Cevert est évoqué, le même ayant détourné du sport Roman Polanski, qui avait skié avec l’espoir français, et faisant avouer à Stewart y « avoir vu des choses qu’un homme ne devrait pas avoir à voir ». Autre souvenir douloureux, la mort de son ami Jochen Rindt. Jackie Stewart se remémore avoir signé le meilleur temps dans la foulée : « Monter dans la voiture, c’était comme recevoir une injection qui me coupait totalement de l’extérieur. J’ai beaucoup pleuré après le décès de Jochen Rindt. J’ai pris le volant et ça s’est arrêté. Je suis descendu de la voiture et les larmes sont revenues. »

L’intérêt du documentaire ne repose toutefois pas dans cet épilogue, poignant, mais dispensable. Il apparaît même légèrement décalé puisque aucun accident dramatique n’a eu lieu lors du tournage. Le mettre en bonus aurait été plus approprié.

La technique

Malgré une restauration de belle facture donnant lieu à de superbes images d’époque, caméra au pas et erreurs de montage sont présentes, mais restent oubliables si un pilote s’arrêtant au stand sans gant ne vous choque pas. Les rares scènes de course sont souvent filmées des mêmes angles pour d’évidentes raisons techniques, très différentes du Grand Prix de John Frankenheimer, tourné au même endroit cinq ans plus tôt. L’essentiel reste le minimalisme captant l’aura d’un Jackie Stewart, symbole de son époque, dont un portrait saisissant est fait, par des touches homéopathiques de mise en scène.

Le bilan

Ambiance décontractée et séduisante sincérité font de Weekend of a Champion le témoignage d’une ère révolue. Son format le destine à tous les publics tant le film n’élude aucun aspect, tout en vulgarisant les subtilités techniques grâce aux deux hommes.

Chacun y verra ce qu’il souhaite y voir. Les lecteurs de Paris Match noteront les caméos de Ringo Starr, Rainier et Grace de Monaco, Joan Collins tandis que les autres souriront en voyant Juan Manuel Fangio, Louis Chiron, Stirling Moss, Graham Hill et François Cevert apparaître. Les plus jeunes y verront un sport très différent, les amateurs une introspection sur un champion charismatique et scientifique.

Immersif dans un univers à moustaches, rouflaquettes et style Austin Powers, Weekend of a Champion permet de palper le quotidien et la complexité du pilote. Parfois trop bavard, le documentaire se concentre sur l’émotion et évite le superflu. Du cinéma vérité, voire de la télé réalité, dans le sens noble du terme.

L’ensemble est nettement plus réussi que Senna, dont le documentaire avait tourné en hagiographie panégyrique en déifiant outrageusement le Brésilien. Weekend of a Champion fait la différence par son honnêteté, son authenticité, son absence de censure. Un univers à contrepied d’aujourd’hui, où la moindre déclaration est calculée. Et un document impossible à renouveler tant les conditions des hommes de Roman Polanski furent privilégiées. On en vient (presque) à se demander si l’action de Jackie Stewart pour la sécurité n’a pas mené à l’insipidité du sport d’aujourd’hui.

À propos Guillaume Renard

Guillaume surveille le monde des monoplaces comme personne. Toujours à l'affût des dernières nouvelles et des disciplines en vogue, il définit la ligne éditoriale et apporte un regard avisé mais toujours bienveillant sur les formules de promotions.

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